À Madagascar, les femmes jouent un rôle essentiel dans la vie sociale, économique et religieuse. Pourtant, leur quotidien reste marqué par de profondes inégalités. Entre traditions, responsabilités familiales et obstacles structurels, leur parcours demeure souvent semé d’embûches. Deux rencontres, au détour de tournées pastorales, illustrent avec force cette réalité.
Des parcours scolaires fragilisés par l’isolement
Dans un village situé à six heures de marche de la première route carrossable, une adolescente me confie être en classe de troisième. Son collège se trouve à deux heures de marche, et dans sa classe de quatorze élèves, seules trois sont des filles. Elle rêve de poursuivre ses études au lycée, mais celui-ci se situe encore plus loin. Faute d’internats, il faudrait être hébergé sur place, ce qui rend la poursuite des études presque inaccessible.
Plus loin, une collégienne de 12 ans raconte vivre « seule avec sa petite sœur » dans un logement trouvé par ses parents, à une heure de marche du collège. Elle étudie, gère le foyer, prépare les repas. Ces situations, loin d’être isolées, révèlent les obstacles persistants à la scolarisation des filles : distances, charges domestiques, mariages précoces, violences. Seules 30,8 % des filles de 11 à 17 ans fréquentent l’école secondaire.
Des piliers économiques et culturels
Dans les zones rurales, les femmes assurent une grande partie du travail agricole, vendent les produits au marché et gèrent les revenus du foyer. Pourtant, elles ne détiennent légalement que 15 % des terres arables, contre 52 % pour les hommes.
Elles sont aussi les gardiennes des traditions : artisanat, rituels familiaux, transmission culturelle. Dans certaines régions, la sœur du roi occupe même un rôle symbolique supérieur à celui du souverain, signe de l’importance accordée aux femmes dans les structures coutumières.
Santé : un accès encore trop limité
L’accès aux soins reste un défi majeur. Seuls 45,8 % des accouchements sont assistés par un professionnel de santé, et 14,6 % des besoins en contraception ne sont pas satisfaits.
Dans de nombreuses zones rurales, les dispensaires sont rares. À côté du centre catéchétique où je réside, les Filles de la Sagesse tiennent le seul lieu de soin sur des kilomètres. Leur engagement est remarquable, mais souvent insuffisant face à l’urgence : décès en couche, infections post-partum, malaria, tuberculose, bilharziose… et même la peste, toujours présente dans certaines régions.
Une représentation politique encore timide
En 2021, les femmes n’occupaient que 17 % des sièges à l’Assemblée nationale et 11 % au Sénat. Une loi adoptée en 2022 vise à renforcer la parité dans les postes nominatifs et électifs.
Christine Harijaona Razanamahasoa, présidente de l’Assemblée nationale à deux reprises (2014, puis 2019-2024), demeure une figure marquante de ce combat. Des programmes, notamment ceux du PNUD, accompagnent également l’émergence de femmes leaders, en particulier en période électorale.
Autonomisation économique : des initiatives porteuses d’espoir
Dans le Grand Sud et d’autres régions, des projets de développement soutiennent les activités génératrices de revenus portées par les femmes. Ces initiatives contribuent à améliorer les conditions de vie des familles et à renforcer l’autonomie économique féminine.
Des actrices majeures de la vie religieuse
La vie ecclésiale malgache repose largement sur l’engagement des femmes. La figure de Victoire Rasoamanarivo (1848-1894), béatifiée en 1989, incarne cette contribution : soutien aux communautés, organisation de l’Église, soin des plus vulnérables.
Aujourd’hui encore, les catéchistes femmes jouent un rôle essentiel, notamment dans les églises de brousse où elles animent la prière et transmettent la foi. Dans les Églises protestantes, les associations féminines sont très actives dans les domaines éducatif, sanitaire et social, même si les postes pastoraux restent majoritairement masculins.
Briser les silences
Les défis restent immenses : grossesses précoces, violences sexuelles, viols, inceste — un sujet encore largement tabou. Certaines artistes contribuent à briser ce silence. La chanteuse Denise, originaire de Tamatave, aborde ces thèmes avec force dans Zonay Vehivavy (« Nos droits de femmes »), dénonçant les abus subis dans le cercle familial. Une prise de parole courageuse, qui participe à faire évoluer les mentalités.
Les femmes malgaches sont au cœur de la société, mais leur potentiel reste entravé par des obstacles persistants. Éducation, santé, sécurité, représentation politique : les défis sont nombreux, mais les initiatives locales, l’engagement des communautés et le courage de nombreuses femmes ouvrent des perspectives d’espoir.
P. Jérémy Favrelière, MEP